« Trans Extended » de Macha Gharibian. Voyage musical entre Orient et Occident

Interview de Macha Gharibian
CD MACHA
© Richard Schroeder

Elles sont peu nombreuses les pianistes et compositrices de jazz françaises. On connait Sophia Domancich et Perrine Mansuy. Il faut compter désormais avec Macha Gharibian. Tout comme ses deux ainées, Macha Gharibian a fait des études de piano classique. Elle obtient son diplôme de l’Ecole Normale de Musique de Paris, avant de  s’initier au jazz.

C’est en prenant des cours à la School for Improvisational Music de New York en 2005 dirigé par le trompettiste Ralph Allessi, qu’elle rencontre de nombreux musiciens de la scène new-yorkaise comme Uri Caine, Ravi Coltrane, Jason Moran, Jim Black, Steve Coleman. A leurs côtés, elle découvre de nouveaux territoires musicaux.

« Chacun de ces musiciens a créé son identité musicale sur le terreau de la tradition jazz. Cela m’a donné envie de développer mon écriture, mon style. J’ai appris à jouer en gardant ma propre personnalité en improvisant librement au piano. Il m’a fallu plusieurs années pour enregistrer mon premier album et proposer une musique qui soit ma musique. » Avoue-t-elle.

Macha est la fille de Dan Gharibian, guitariste chanteur de l’ex groupe Bratsch et de l’actuel groupe Papiers d’Arménie dans lequel Macha chante. Issue de la diaspora arménienne, elle a baigné depuis son enfance dans cette musique traditionnelle et sacrée et dans les rythmes tziganes. On perçoit dans ses compositions cette influence.

Son premier disque « Mars », sorti en 2013, salué par le public et la critique était déjà empreint de ces sonorités. On les retrouvent dans « Trans Extended »  son deuxième album. Le projet de cet opus a émergé en 2015 au moment de l’anniversaire du centenaire du génocide arménien. Macha Gharibian voulait rendre hommage à ses arrières grands parents arrivés en France en 1920 et rescapés de cet évènement tragique. Cet album est non seulement celui de l’exil  mais aussi celui de la transmission familiale et de la transmission entre musiciens où chacun amène son souffle et son histoire. Les compositions de Trans Extended ont des couleurs jazz pop folk issues d’un vagabondage de Paris à New-York en passant par Erevan.

En concert, Macha Gharibian joue en trio. Elle est accompagnée à la batterie par Dré Pallemaerts et à la contrebasse par Matyas Szandaï. Ce style de formation est un véritable challenge pour la pianiste au toucher délicat. Elle veut l’explorer comme l’ont fait avant elle les trios célèbres de Keith Jarrett, Oscar Peterson, Bill Evans ou Brad Mehldau. A ce triangle d’or du jazz : piano, basse, batterie, l’artiste ajoute un quatrième instrument : sa voix. Une voix claire qui illumine ses compositions avec élégance et grâce.

Le trio joue tous les lundis à La Gare dans le 19èmearrondissement à Paris jusqu’à la fin du mois de juin. Ils captent l’attention du public dans un voyage musical entre Orient et Occident avec les morceaux de l’album « Trans Extended » et desreprises du folklore arménien et celle étonnante de Paul Simon « 50 Ways to Leave Your Lover ». Un beau moment de partage et de transmission.

Entre la musique classique, les sonorités d’Europe de l’Est et les variations jazzy, Macha Gharibian utilise ces influences musicales en guise de condiments.

« C’est une grande de cuisine. Je choisis les ingrédients comme si je faisais à manger. Il y a des influences inconscientes, innés dans ma musique qui me viennent de façon spontanée et il y a les influences qui sont d’ordre de la lignée dans une tradition musicale avec une écriture classique dans laquelle j’apporte ma touche jazz. »

Cet été le trio jouera dans plusieurs festivals de jazz dont celui d’Antibes Juan les Pins et Marciac. Si vous voulez goûter à cette cuisine musicale subtile, épicée juste ce qu’il faut, n’hésitez pas. Vous serez bien servi.

Concerts du Macha Gharibian Trio :

  • 28 juin – Festival Jazzpote de Thionville (57)
  • 6 juillet – Festival des cinq continents de Marseille (13)
  • 22 juillet – Jazz à Juan à Antibes Juan les Pins (06)
  • 6 août – Jazz in Marciac (32)
  • 11 août – Festival les nuits de Querbes à Asprières (12)
  • 13 septembre – Le Chaînon manquant à Laval (53)
  • 2 octobre – Scène nationale à Saint Quentin enYvelines (78)

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Une chambre en Inde au Théâtre du Soleil

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© Michele Laurent

Avec une chambre en Inde, le Théâtre du Soleil retrouve son éclat créatif et politique. Durant plus de trois heures les comédiens de la troupe d’Ariane Mnouchkine tiennent le public en haleine en lui racontant les mésaventures d’une compagnie de théâtre en résidence dans une petite ville du sud de l’Inde. Sur l’immense scène une chambre avec côté cour un lit et côté jardin un bureau. C’est le réceptacle des rêves et des cauchemars que va vivre Cornélia (Hélène Cinque) en mal d’idées et qui cherche l’inspiration pour un nouveau spectacle. Comédiens et spectateurs sont face à une mise en abime du théâtre dans le théâtre. Mais quelles idées trouver quand le monde coure à sa perte et que le terrorisme se déplace de la Syrie au cœur de la France ? Quand l’horreur nous envahit et que le doute s’installe ? De ces questionnements est né l’essence du processus d’élaboration de la pièce à la suite des attentats de 13 novembre 2015 et d’une résidence de la troupe à Pondichéry.

« A cette époque-là, nous étions traversés par de nombreuses émotions qui nous empêchaient d’avoir des idées claires. Nous avons travaillé jour après jour sur ce qu’est le doute dans la création. Sur le fait de chercher et de ne pas trouver. » Précise Shaghayegh Beheshti qui tient le rôle de Cassandre et de Ponnourouvi, l’épouse de Karna Drapaudi dans un extrait du Mahabharata joué dans sa version Terukkuttu, théâtre populaire tamoulle.

La nuit venue, Cornélia essaie de dormir en espérant que le sommeil lui apportera une vision, un déclic pour monter le spectacle. Mais des cauchemars l’assaillent et surgissent des apparitions. Terroristes de Daech, membres extrémistes du Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou, personnages terrifiants du Mahabharata. Dans cette galerie de masques, William Shakespeare et Anton Tchekov, viennent apporter leurs conseils avisés.

« Ils viennent comme des muses. Ils viennent parce qu’il y a un désespoir dans la troupe et que nous ne savons plus comment et quoi raconter. » Assure Shaghayegh Beheshti.

Ces maîtres du théâtre, qui ont inspiré le Théâtre du Soleil, font partie du panthéon d’Ariane Mnouchkine.

Dans la pièce, tragédie et farce se confrontent. Une chambre en Inde est un cirque. On passe de la sidération au grotesque. Des kamikazes de Daech marchandent le nombre de vierges auxquels ils auraient droit au paradis en se faisant exploser. L’un deux en voudrait en voudrait 75. Après négociation, il en aura 72 comme tous les houris, les bienheureux de la foi musulmane.

Sur scène, la politique théâtrale est aussi jugée. Dans l’éventail des personnages, il y a celui du censeur cynique du Ministère de la Culture à qui il faut rendre des comptes. A quoi sert l’Art ? A-t-il une utilité publique dans la société actuelle qui part en lambeaux ?

Mais le théâtre se joue des censeurs de tous poils. Enarque d’un ministère ou talibans qui veulent harnacher les corps et les âmes pour suivre les préceptes détournés du Coran, l’humanisme l’emporte. Dans la scène finale, cet humanisme est symbolisé par le personnage du Dictateur de Charlie Chaplin qui dans un discours enflammé harangue comédiens sur scène et spectateurs dans la salle.

« Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas lui donner le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Chacun de nous a sa place, et notre terre, bien assez riche, peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons tous avoir une vie belle et libre, mais nous l’avons oublié… »

Une chambre en Inde est un spectacle sombre mais Charlie Chaplin tel un phare explique à chacun qu’il faut garder l’espoir.

La pièce est chargée de sens et de symboles dans lequel se confronte sur scène des comédiens de 25 nationalités. C’est un monde sur scène.

Une chambre en Inde. Création collective du Théâtre du Soleil, dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre ; en harmonie avec Hélène Cixous
Cartoucherie de Vincennes – Paris 12ème.
Jusqu’au 20 mai 2018
Durée : 3h45 entracte inclus
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Voyager en musiques avec Papiers d’Arménies

PAPIERS TRIOPhoto © Jean-Claude Djian

Vendredi 2 février, le Comptoir – Halle Roublot de Fontenay-sous-Bois a fait le plein pour le concert du groupe Papiers d’Arménies. Trip musical entre l’Orient et l’Occident.

Interview musicale du groupe

Le quintet formé par des musiciens-chanteurs issus de la diaspora arménienne revisite des airs traditionnels d’Arménie, de Grèce et de Turquie. Il a permis au public de voyager durant deux heures. D’Erévan à Athènes et de Constantinople à Tbilissi en Géorgie. Pour Dan Gharibian, guitariste et chanteur du groupe, ce melting pot musical raconte une histoire.

« C’est celle de la diaspora arménienne qui a vécu dans différents pays et a pris un peu de toutes ces influences musicales. On raconte l’exil, les histoires d’amour tristes. On chante aussi le raki et les mezzés. Ça parle au public. C’est une musique du cœur qui touche aussi à l’âme. »

Les afficionados de cette musique du voyage et des émotions connaissent bien Dan Gharibian, figure emblématique de Bratsch. Un groupe qui a sillonné les routes pendant 45 ans et qui au soir d’une fête mémorable du 31 décembre 2015 a décidé de mettre un point final à cette belle aventure. Il a repris la route avec Papiers d’Arménies. On retrouve dans cette formation l’envie de partager un bon moment avec le public. Il faut dire que le Comptoir de Fontenay-sous-Bois est à la fois une salle de concert et un restaurant. Le public boit des coups et mange copieusement en écoutant les morceaux. Sur la scène, les musiciens se lancent dans des joutes musicales en improvisant. Le public apprécie, tape des mains en rythme, siffle. C’est sans doute cela l’ambiance des cafés enfumés de Constantinople qu’a connu durant sa jeunesse Aret Derderyan l’accordéoniste du groupe. S’il est originaire de Turquie, Artyom Minasyan qui joue du doudouk (sorte de hautbois) vient d’Erévan. Dan Gharibian, sa fille Macha (chant) et Gérard Carcian qui joue de la kamantcha (vièle à archet) sont nés en France. L’Arménie est dans leurs gènes et la musique est la courroie de transmission de cette culture qui les relie tous comme le précise Macha Gharibian.

« Cette culture nous a été transmise par nos grands-parents, nos parents. L’histoire de ce petit peuple qui a connu l’exil a survécu par sa langue, sa cuisine et bien sûr par ses influences musicales. L’histoire de tous les arméniens est la même. C’est ce qui fait qu’il y a cette cohésion dans le groupe. »

Cette fraternité, les musiciens la retrouve lors des répétitions qui se font souvent dans un endroit inattendu. L’épicerie d’Aret l’accordéoniste.

« C’est génial, on répète au milieu des mezzès, des saucissons, des bouteilles de raki et de la vodka. » Avoue Gérard Carcian.

Aret précise. « On mange et on boit avant de jouer et même parfois pendant les répétitions. »

Dan rajoute. « Un jour je leur ai dit, on perd trop de temps à manger et à boire, il faut être sérieux quand on répète. Mais on n’a pas pu s’y tenir. Et puis c’est du partage que l’on retrouve sur scène. »

Les musiques et les chants de Papiers d’Arménies fleurent bon les épices et l’alcool. Ça se déguste, ça vous enivre et l’on en redemande. Le groupe ne se fait d’ailleurs pas prier pour faire des bis.

En attendant de les voir en live, vous pouvez toujours écouter l’album Papiers d’Arménies ou celui de Dan Gharibian Trio Affamés d’éphémère.

Le Comptoir – Halle Roublot. 95 Rue Roublot, 94120 Fontenay-sous-Bois.                      Téléphone : 01 48 75 64 31

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Nous et les autres. Une expo humaniste.

Expo Nous et les Autres - 4 Le racisme en questions 01

Entre les deux tours des élections présidentielles, j’ai visité l’exposition « Nous et les Autres » du Musée de l’Homme. Elle apporte des réponses claires sur la fabrique du racisme ordinaire et démontre que la notion de « race » n’a aucune validité scientifique.  Une réflexion salutaire et humaniste.

Interview d’Evelyne Heyer, commissaire de l’exposition.

Cette première exposition temporaire du Musée de l’Homme qui renoue avec sa tradition humaniste développant l’égalité entre tous les hommes, s’est montée par nécessité « Depuis dix vingt ans, les sciences ont beaucoup avancé sur les questions de racisme mais les travaux n’ont pas vraiment infusé auprès du grand public » Précise Evelyne Heyer, professeur en anthropologie génétique du Muséum d’Histoire Naturelle et commissaire de l’exposition.

L’exposition vise à faire comprendre clairement d’où vient le racisme. Notre démarche n’est pas moralisatrice. On s’est mis dans une position de scientifiques, pas dans une position de donneurs de leçon.

La scénographie de l’exposition, signée ­par l’Atelier Confino, nous plonge dans un parcours initiatique. Dès la première partie de l’exposition « Moi et les autres », nous nous retrouvons en situation immersive dans la salle d’embarquement d’un aéroport. « C’est un non-lieu pour expliquer la psychologie sociale et les ressorts de notre cerveau qui peuvent mener jusqu’au racisme.  Racisme qui passe par trois étapes, la catégorisation, l’essentialisation et la hiérarchisation. » Explique Evelyne Heyer.

La catégorisation est un processus cognitif naturel et universel qui permet de « ranger les gens dans des boîtes » (hommes, femmes, bobos, jeunes de banlieue, blanc, noirs…). Cette mécanique peut mener rapidement à l’essentialisation qui réduit une personne à l’une de ses caractéristiques, et constitue de facto un terrain fertile au développement des préjugés et stéréotypes. Conduisant à l’ultime étape : la hiérarchisation, à savoir le traitement inégalitaire des individus (ou des groupes) différents de soi (ou de son groupe).

Il suffit de peu de choses pour entrainer des discriminations car l’on préfère son groupe par rapport aux autres.

La seconde partie de l’exposition, « Race et histoire » présente les mécanismes de l’institutionnalisation par l’Etat du racisme. Une salle retrace l’impérialisme et le colonialisme français notamment en Afrique depuis la traite esclavagiste aux discours officiels de la colonisation qui contaminèrent les publications scientifiques comme la classification des espèces de Buffon ou l’Essai sur l’inégalité des races humaines d’Arthur Gobineau qui inspirera l’idéologie nazie. Cette vision coloniale et raciste pénétra aussi la loi avec le Code Noir, les manuels scolaires avec « Le Tour de la France par deux enfants » présentant les quatre races dont la blanche comme étant « la plus parfaite des races humaines » et l’imagerie populaire avec l’incontournable Banania.

C’est la part d’ombre de cette histoire qui a mené à la ségrégation et au racisme. La France a eu dans son histoire une politique raciste. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais on ne peut pas nier l’histoire.

Trois autres exemples de racisme institutionnel sont présentés. La ségrégation raciale aux Etats-Unis, la montée du nazisme en Allemagne qui a abouti à la mise en place de la solution finale et l’indépendance du Rwanda avec le massacre des Tutsis la hiérarchisation des ethnies mises en place par l’administration coloniale belge au Rwanda ont troublé une société aux relations fluides pour aboutir, en 1994, au génocide des Tutsi.

La troisième partie présente un état des lieux des récentes découvertes de la recherche en génétique qui pointent l’inefficience de la notion de race pour expliquer la diversité humaine. Nous appartenons tous à la même espèce Homo sapiens. Dans le domaine des sciences sociales, les recherches sur les comportements racistes dans la société française sont nombreuses et des résultats peuvent remettre en question certains discours politiques qui prônent la peur du communautarisme. Alors que 93 % des enfants d’immigrés se sentent français, 24 % d’entre eux sont convaincus de ne pas être perçus comme tels. 65 % des enfants d’immigrés, hommes ou femmes, ont formé un couple avec une personne de la population majoritaire.

Nous et les autres, des préjugés au racisme, jusqu’au 08 janvier 2018, Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro 75016 Paris

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Sophie Wahnich : « la Constitution n’a jamais été démocratique. »

Sophie Wahnick

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine. Sophie Wahnich, historienne de la Révolution, questionne la capacité de la Constitution de la Vème République a répondre aux enjeux politiques de l’époque.

Vous venez de sortir un livre dont le titre est Le radeau démocratique : chroniques des temps incertains. Sommes-nous dans des temps incertains dans le cadre de cette campagne présidentielle ?

On ne sait pas si la tendance droitière et populiste en France va gagner comme cela a été le cas en Grande Bretagne, aux Etas Unis et en Turquie. L’échiquier politique mondial n’a jamais été aussi à droite depuis les années 50. Il y a là quelque chose qui produit non pas une incertitude au sens strict mais une incertitude sur le devenir démocratique. Nous étions installés mentalement dans l’idée qu’il fallait conquérir des territoires nouveaux pour la démocratie. Nous ne pouvions pas imaginer qu’on serait obligé de rappeler que le droit libéral issu de la Révolution française méritait attention. On considérait que ce droit libéral n’était pas suffisant. On recherchait d’autres manières d’assumer la démocratie dans une plus grande conflictualité qu’un simple légalisme. Actuellement on est en train de défendre le légalisme quand on est inquiet pour la démocratie. Il y a quelque chose du côté de la Gauche qui donne le sentiment d’un naufrage.

« La Constitution de la 5ème république n’a jamais été démocratique »

Pensez-vous que nous sommes à un tournant de la 5ème république ?

Elle convient parfaitement à Marine Le Pen et François Fillon. Le seul candidat qui veut vraiment en changer, c’est Jean-Luc Mélenchon. L’année dernière, nous n’avons fait qu’approfondir les logiques de la 5ème république, avec l’instauration de l’état d’urgence et une certaine conception du pouvoir très autoritaire.

La Constitution de la 5ème république bâtie pour le général de Gaulle convient-elle encore ?

Cette constitution n’a jamais été démocratique. On l’a fait passer pour telle. Soit elle se maintient avec des partis droitiers, soit elle est remise en question et ce ne seront pas ces courants droitiers qui gagneront. Ce dimanche, soit la constitution arrive à la perfection, c’est-à-dire que sa logique prend encore plus d’ampleur, soit elle arrive à son effondrement et à ses limites. C’est-à-dire qu’il n’y a plus suffisamment de monde pour en reconnaître les bienfaits et vouloir la maintenir.

« C’est une idiotie politique de ne pas aller voter. »

Que faut-il penser de l’abstention et du vote blanc ?

C’est intéressant dans un pays comme la France de montrer son désaccord avec les institutions par le vote blanc ou l’abstention. Mais il faut savoir que moins les gens iront voter plus cela fera monter le score chiffré, le pourcentage du Front National avec le même nombre d’électeurs. Dans ce contexte-là, même si je ne suis pas d’accord avec l’instrumentalisation et la culpabilisation, je trouve que c’est une idiotie politique de ne pas aller voter. Il y a un véritable enjeu, comment ne pas tout faire pour empêcher le Front National d’arriver au pouvoir ?

Sophie Wahnich est spécialiste de la révolution française ; directrice de recherche au CNRS et membre du Centre de Recherches Historiques, histoire et science politique, directrice de l’équipe TRAM Transformations radicales des mondes contemporains.

Dernières publications : La Révolution française n’est pas un mythe, Editions Klincksieck 350 pages, 25,00 € ; Le radeau démocratique : chroniques des temps incertains, Nouvelles éditions Lignes 320 pages 21,00 € 

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Véronique Nahoum-Grappe : « Il faut politiser la question des droits de l’homme.»

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© Michel Monteaux

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine.Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, souligne que les droits humains ne relèvent pas de l’économie mais de la liberté.

Véronique Nahoum-Grappe , Quel est votre regard sur la campagne électorale ?

Plus qu’un regard sur cette campagne, c’est une écoute sur les échos, les discussions à propos de cette campagne. Ce que je trouve tragique, c’est l’amnésie historique du fait qu’un régime devient moins démocratique, comme ce qui se passe en Turquie actuellement, avec la menace sur la séparation des pouvoirs, la menace sur les droits de l’homme, la menace sur la presse indépendante, incarcération, criminalisation de la liberté politique. Quand ces régimes-là s’installent dans la réalité politique non seulement cela entraine une perte de liberté et un changement politique mais cela dure. Ce que je trouve tragique, c’est que les gens disent, « on va voir ce que cela va donner avec Marine Lepen ». Ils ne se rendent pas compte que nous avons eu pendant tout le 20ème siècle des dictatures soit totalitaires, soit fascistes et cela s’inscrit avec la terreur et ça dure pendant des années. Après le référendum turque, Erdogan pourra rester au pouvoir jusqu’en 2029, Poutine n’est pas prêt à partir et Bachar el Hassad veut installer son fils au pouvoir c’est-à-dire une tyrannie de père en fils. On oublie l’efficacité de la terreur et quand une dictature s’installe elle dure et cela les gens l’ont complètement amnésié.

« Un régime qui viole les droits humains dévoile sa culture politique et son idéologie inégalitaire. »

Dans la campagne présidentielle, les candidats mettent l’accent sur le débat économique. Ont-ils raison ?

Bien sûr c’est important la situation économique notamment avec l’absence de travail et la montée du chômage. Le sociologue Robert Castel l’avait bien dit : « Quelqu’un au chômage c’est une punition psychique atroce et pas seulement un problème économique. » Dans la campagne présidentielle, il faut parler de l’économique oui mais il faut aussi parler des droits de l’homme de façon politique. Les droits de l’homme ne coûtent pas très cher, il suffit juste d’un appareil de défense des peuples au regard des abus de pouvoir. Ce sont les contre-pouvoirs. Les droits de l’homme c’est la liberté et la liberté c’est le sel de la vie. Voir que des gens vont voter pour des extrêmes, c’est terrible. C’est vrai que la démocratie c’est difficile mais voir que les gens vont voter pour massacrer leur liberté, ça fait un drôle d’effet. Il faut politiser la question des droits de l’homme, et non pas seulement « l’humanitariser » si on ose ce néologisme.  Un régime qui viole les droits humains dans sa pratique politique réelle dévoile immédiatement sa culture politique, et son idéologie inégalitaire. Le problème des droits de l’homme, ce n’est pas un problème économique, c’est une question de liberté et la liberté c’est le charme de la vie.

« Où il y a le droit de vote il faut le respecter. »

 Que faut-il penser de ceux qui décident de voter blanc ?

Je comprends ceux qui disent « rien ne me plaît moi je vote blanc. » Ca c’est intéressant. En revanche, ceux qui disent « moi le vote, je m’en fous, je vais à la pêche. ». Ceux-là, je les trouve en dessous de tout. Il y a des pays où il n’y a pas de droit de vote et les gens meurent pour qu’il y en ait un. Où il y a le droit de vote il faut le respecter. C’est du luxe de mépriser le vote. Je ne pense pas que ce soit un luxe que l’on peut se payer très longtemps. Bientôt, les gens n’auront plus le droit de vote à force de cracher dessus.

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue, chercheuse à l’EHESS et au Centre Edgar Morin. Elle fait partie du comité de rédaction de la revue Chimères. Elle a travaillé sur les conduites d’excès et de dépendance, l’esthétique du corps, la violence, les rapports entre les sexes … Autant de sujets qu’elle aborde en observant ses contemporains, en travaillant par exemple dans les prisons, dans les camps de réfugiés en ex-Yougoslavie ou encore pour la Protection judiciaire de la jeunesse.

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Geneviève Fraisse : « Les élus de la nation sont hors d’usage, dépassés. »

Geneviève Fraisse ©Pascal Croisy

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine. Geneviève Fraisse, philosophe et historienne féministe, s’inquiète d’un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus.

Quel regard portez-vous sur la campagne présidentielle ?

J’ai le regard de ceux qui pensent que quelque chose est vraiment fini et qu’il était temps que cela finisse. Je veux parler de cette représentation oligarchique coupée des gens et qui se reproduit aussi bien au niveau des institutions que des partis. Les élus, représentants de la nation et du peuple sont « hors d’usage », dépassés, et ne sont plus du tout en rapport avec le réel. Je regarde avec intérêt le cumul des mandats s’arrêter doucement et la façon dont les uns et les autres décident de ne plus se représenter. Dans le mouvement pour la parité, dans les années 90, la critique du cumul était un argument pour faire plus de place aux femmes. Vingt ans plus tard, je vois cela se réalise. Comme s’il y avait une sorte de privilège qui ne pouvait plus fonctionner. Mais c’est un détail !

« Au 18ème siècle, les nations ont fait la paix avec du commerce et au sortir de la guerre on a bâti l’Europe sur cette même idée. » 

Faut-il tirer un trait sur l’Europe qui vient de fêter ses 60 ans comme le demandent certains candidats ?

Mis à part l’extrême droite, je ne pense pas que les autres candidats veuillent tirer un trait sur l’Europe. Au 18ème siècle, les nations ont pensé faire la paix avec du commerce et au sortir de la guerre on a bâti l’Europe sur cette même idée : le commerce produit de la paix et pas seulement des richesses. Mais tout cela a été débordé par les mécaniques économiques et financières dont nous sommes actuellement les prisonniers.

« Il y a un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus. »

Dans l’enjeu électoral comment faut-il regarder le vote blanc ?

Je comprends tout à fait que des personnes ne veulent pas voter compte tenu de la situation actuelle ; mais cela ne veut pas dire ce soit la bonne solution. Il faut surtout entendre ce que cela veut dire. Il y a effectivement là un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus. C’est sans doute pour cela que des jeunes, comme des vieux, disent « je rentre sur mes terres ». Le municipal plutôt que le législatif ; cela fait réfléchir…

Geneviève Fraisse est philosophe, historienne de la pensée féministe et directrice de recherche émérite au CNRS. Entre 1999 et 2004, elle a été députée européenne. Dernière publication :   La sexuation du monde, Réflexions sur l’émancipation. Presses de Sciences Po. 200 pages. 19,00 €

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