Sophie Wahnich : “la Constitution n’a jamais été démocratique.”

Sophie Wahnick

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine. Sophie Wahnich, historienne de la Révolution, questionne la capacité de la Constitution de la Vème République a répondre aux enjeux politiques de l’époque.

Vous venez de sortir un livre dont le titre est Le radeau démocratique : chroniques des temps incertains. Sommes-nous dans des temps incertains dans le cadre de cette campagne présidentielle ?

On ne sait pas si la tendance droitière et populiste en France va gagner comme cela a été le cas en Grande Bretagne, aux Etas Unis et en Turquie. L’échiquier politique mondial n’a jamais été aussi à droite depuis les années 50. Il y a là quelque chose qui produit non pas une incertitude au sens strict mais une incertitude sur le devenir démocratique. Nous étions installés mentalement dans l’idée qu’il fallait conquérir des territoires nouveaux pour la démocratie. Nous ne pouvions pas imaginer qu’on serait obligé de rappeler que le droit libéral issu de la Révolution française méritait attention. On considérait que ce droit libéral n’était pas suffisant. On recherchait d’autres manières d’assumer la démocratie dans une plus grande conflictualité qu’un simple légalisme. Actuellement on est en train de défendre le légalisme quand on est inquiet pour la démocratie. Il y a quelque chose du côté de la Gauche qui donne le sentiment d’un naufrage.

“La Constitution de la 5ème république n’a jamais été démocratique”

Pensez-vous que nous sommes à un tournant de la 5ème république ?

Elle convient parfaitement à Marine Le Pen et François Fillon. Le seul candidat qui veut vraiment en changer, c’est Jean-Luc Mélenchon. L’année dernière, nous n’avons fait qu’approfondir les logiques de la 5ème république, avec l’instauration de l’état d’urgence et une certaine conception du pouvoir très autoritaire.

La Constitution de la 5ème république bâtie pour le général de Gaulle convient-elle encore ?

Cette constitution n’a jamais été démocratique. On l’a fait passer pour telle. Soit elle se maintient avec des partis droitiers, soit elle est remise en question et ce ne seront pas ces courants droitiers qui gagneront. Ce dimanche, soit la constitution arrive à la perfection, c’est-à-dire que sa logique prend encore plus d’ampleur, soit elle arrive à son effondrement et à ses limites. C’est-à-dire qu’il n’y a plus suffisamment de monde pour en reconnaître les bienfaits et vouloir la maintenir.

“C’est une idiotie politique de ne pas aller voter.”

Que faut-il penser de l’abstention et du vote blanc ?

C’est intéressant dans un pays comme la France de montrer son désaccord avec les institutions par le vote blanc ou l’abstention. Mais il faut savoir que moins les gens iront voter plus cela fera monter le score chiffré, le pourcentage du Front National avec le même nombre d’électeurs. Dans ce contexte-là, même si je ne suis pas d’accord avec l’instrumentalisation et la culpabilisation, je trouve que c’est une idiotie politique de ne pas aller voter. Il y a un véritable enjeu, comment ne pas tout faire pour empêcher le Front National d’arriver au pouvoir ?

Sophie Wahnich est spécialiste de la révolution française ; directrice de recherche au CNRS et membre du Centre de Recherches Historiques, histoire et science politique, directrice de l’équipe TRAM Transformations radicales des mondes contemporains.

Dernières publications : La Révolution française n’est pas un mythe, Editions Klincksieck 350 pages, 25,00 € ; Le radeau démocratique : chroniques des temps incertains, Nouvelles éditions Lignes 320 pages 21,00 € 

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Véronique Nahoum-Grappe : « Il faut politiser la question des droits de l’homme.»

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© Michel Monteaux

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine.Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, souligne que les droits humains ne relèvent pas de l’économie mais de la liberté.

Véronique Nahoum-Grappe , Quel est votre regard sur la campagne électorale ?

Plus qu’un regard sur cette campagne, c’est une écoute sur les échos, les discussions à propos de cette campagne. Ce que je trouve tragique, c’est l’amnésie historique du fait qu’un régime devient moins démocratique, comme ce qui se passe en Turquie actuellement, avec la menace sur la séparation des pouvoirs, la menace sur les droits de l’homme, la menace sur la presse indépendante, incarcération, criminalisation de la liberté politique. Quand ces régimes-là s’installent dans la réalité politique non seulement cela entraine une perte de liberté et un changement politique mais cela dure. Ce que je trouve tragique, c’est que les gens disent, « on va voir ce que cela va donner avec Marine Lepen ». Ils ne se rendent pas compte que nous avons eu pendant tout le 20ème siècle des dictatures soit totalitaires, soit fascistes et cela s’inscrit avec la terreur et ça dure pendant des années. Après le référendum turque, Erdogan pourra rester au pouvoir jusqu’en 2029, Poutine n’est pas prêt à partir et Bachar el Hassad veut installer son fils au pouvoir c’est-à-dire une tyrannie de père en fils. On oublie l’efficacité de la terreur et quand une dictature s’installe elle dure et cela les gens l’ont complètement amnésié.

« Un régime qui viole les droits humains dévoile sa culture politique et son idéologie inégalitaire. »

Dans la campagne présidentielle, les candidats mettent l’accent sur le débat économique. Ont-ils raison ?

Bien sûr c’est important la situation économique notamment avec l’absence de travail et la montée du chômage. Le sociologue Robert Castel l’avait bien dit : « Quelqu’un au chômage c’est une punition psychique atroce et pas seulement un problème économique. » Dans la campagne présidentielle, il faut parler de l’économique oui mais il faut aussi parler des droits de l’homme de façon politique. Les droits de l’homme ne coûtent pas très cher, il suffit juste d’un appareil de défense des peuples au regard des abus de pouvoir. Ce sont les contre-pouvoirs. Les droits de l’homme c’est la liberté et la liberté c’est le sel de la vie. Voir que des gens vont voter pour des extrêmes, c’est terrible. C’est vrai que la démocratie c’est difficile mais voir que les gens vont voter pour massacrer leur liberté, ça fait un drôle d’effet. Il faut politiser la question des droits de l’homme, et non pas seulement « l’humanitariser » si on ose ce néologisme.  Un régime qui viole les droits humains dans sa pratique politique réelle dévoile immédiatement sa culture politique, et son idéologie inégalitaire. Le problème des droits de l’homme, ce n’est pas un problème économique, c’est une question de liberté et la liberté c’est le charme de la vie.

« Où il y a le droit de vote il faut le respecter. »

 Que faut-il penser de ceux qui décident de voter blanc ?

Je comprends ceux qui disent « rien ne me plaît moi je vote blanc. » Ca c’est intéressant. En revanche, ceux qui disent « moi le vote, je m’en fous, je vais à la pêche. ». Ceux-là, je les trouve en dessous de tout. Il y a des pays où il n’y a pas de droit de vote et les gens meurent pour qu’il y en ait un. Où il y a le droit de vote il faut le respecter. C’est du luxe de mépriser le vote. Je ne pense pas que ce soit un luxe que l’on peut se payer très longtemps. Bientôt, les gens n’auront plus le droit de vote à force de cracher dessus.

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue, chercheuse à l’EHESS et au Centre Edgar Morin. Elle fait partie du comité de rédaction de la revue Chimères. Elle a travaillé sur les conduites d’excès et de dépendance, l’esthétique du corps, la violence, les rapports entre les sexes … Autant de sujets qu’elle aborde en observant ses contemporains, en travaillant par exemple dans les prisons, dans les camps de réfugiés en ex-Yougoslavie ou encore pour la Protection judiciaire de la jeunesse.

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Geneviève Fraisse : « Les élus de la nation sont hors d’usage, dépassés. »

Geneviève Fraisse ©Pascal Croisy

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, j’ai réalise plusieurs interviews pour GLOBAL Magazine. Geneviève Fraisse, philosophe et historienne féministe, s’inquiète d’un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus.

Quel regard portez-vous sur la campagne présidentielle ?

J’ai le regard de ceux qui pensent que quelque chose est vraiment fini et qu’il était temps que cela finisse. Je veux parler de cette représentation oligarchique coupée des gens et qui se reproduit aussi bien au niveau des institutions que des partis. Les élus, représentants de la nation et du peuple sont « hors d’usage », dépassés, et ne sont plus du tout en rapport avec le réel. Je regarde avec intérêt le cumul des mandats s’arrêter doucement et la façon dont les uns et les autres décident de ne plus se représenter. Dans le mouvement pour la parité, dans les années 90, la critique du cumul était un argument pour faire plus de place aux femmes. Vingt ans plus tard, je vois cela se réalise. Comme s’il y avait une sorte de privilège qui ne pouvait plus fonctionner. Mais c’est un détail !

« Au 18ème siècle, les nations ont fait la paix avec du commerce et au sortir de la guerre on a bâti l’Europe sur cette même idée. » 

Faut-il tirer un trait sur l’Europe qui vient de fêter ses 60 ans comme le demandent certains candidats ?

Mis à part l’extrême droite, je ne pense pas que les autres candidats veuillent tirer un trait sur l’Europe. Au 18ème siècle, les nations ont pensé faire la paix avec du commerce et au sortir de la guerre on a bâti l’Europe sur cette même idée : le commerce produit de la paix et pas seulement des richesses. Mais tout cela a été débordé par les mécaniques économiques et financières dont nous sommes actuellement les prisonniers.

« Il y a un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus. »

Dans l’enjeu électoral comment faut-il regarder le vote blanc ?

Je comprends tout à fait que des personnes ne veulent pas voter compte tenu de la situation actuelle ; mais cela ne veut pas dire ce soit la bonne solution. Il faut surtout entendre ce que cela veut dire. Il y a effectivement là un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus. C’est sans doute pour cela que des jeunes, comme des vieux, disent « je rentre sur mes terres ». Le municipal plutôt que le législatif ; cela fait réfléchir…

Geneviève Fraisse est philosophe, historienne de la pensée féministe et directrice de recherche émérite au CNRS. Entre 1999 et 2004, elle a été députée européenne. Dernière publication :   La sexuation du monde, Réflexions sur l’émancipation. Presses de Sciences Po. 200 pages. 19,00 €

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Cabourg, militants et gentlemen 

Macron FillonPhoto : Jean-Claude Djian

A la grande loterie du reportage-sondage sur les intentions de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle, j’ai tendu mon micro sur le marché de Cabourg (Calvados). Pourquoi Cabourg …. pas de calcul stratégique, simplement parce que j’y suis passé et que Cabourg, 3673 habitants, est une photographie de la France balnéaire. Marcel Proust en plus.

En ce dimanche 16 avril, à une semaine du premier tour des présidentielles, ça tracte fort sur le marché de la station balnéaire de Cabourg. Seuls les fillonistes et les macronistes sont présents. Un chanteur des rues pousse sa complainte à l’accordéon en faisant la manche. Une productrice d’andouilles nous interpelle pour venir goûter ses produits faits maison. Même si les intentions de vote sont en faveur d’Emmanuel Macron, les fillonistes veulent encore y croire.

On sent que les gens sont beaucoup plus attirés par Fillon. Enormément de gens lui ont pardonné ses erreurs. Ils ont compris que c’est lui qu’il faut choisir pour diriger la France et pour parler aux Russes et aux Américains.

Du côté d’En Marche, ça discute renouveau.

Moi, je suis à la retraite et je crois en Macron. Pas parce qu’il est jeune, mais parce que son programme incarne une vraie rupture en matière politique.

Un couple s’oppose. Elle ne s’est encore décidée. Elle trouve étonnant que les affaires de Fillon tombent au moment des élections. Son mari votera Macron. Il en a assez des attitudes partisanes de la gauche et de la droite.

Devant la poissonnerie Le Homard Bleu, un homme, la trentaine, mange des huitres accompagnées d’un verre de blanc. Il savoure son en-cas mais trouve amer la campagne électorale.

Je ne sais absolument pour qui voter. Pour la droite, c’est non. Macron ne me convainc pas encore. Je pensais voter Hamon, je ne suis toujours pas convaincu. Je n’ai aucune idée pour qui voter. C’est la première fois de ma vie.

Les équipes Fillon et Macron ont fini par distribuer leurs tracts côte à côte.

Etre militant, c’est déjà un acte. Il faut respecter tous les militants. La campagne a été longue et les gens sont fatigués. Il faut que cela se termine dans l’isoloir. Et Hasta la vista !

Militants et gentlemen. Nous sommes bien à Cabourg, le Balbec imaginaire des romans de Marcel Proust.

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Jackie Berroyer nous parle

Jackie Berroyer

Jackie Berroyer qui vient de publier aux éditions Le Dilettante Parlons peu. Parlons de moi, m’a confié, ses impressions sur les échéances électorales qui arrivent.

Pour lui, les politiques donneurs de leçons qui tapent dans la caisse ont un culot monstre surtout quand ils s’indignent de la découverte de leur magouille.

A propos du Front National, il avoue que les citoyen-ne-s devraient se méfier de la démagogie populiste.

Interview ã Jean-Claude Djian

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