Une chambre en Inde au Théâtre du Soleil

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© Michele Laurent

Avec une chambre en Inde, le Théâtre du Soleil retrouve son éclat créatif et politique. Durant plus de trois heures les comédiens de la troupe d’Ariane Mnouchkine tiennent le public en haleine en lui racontant les mésaventures d’une compagnie de théâtre en résidence dans une petite ville du sud de l’Inde. Sur l’immense scène une chambre avec côté cour un lit et côté jardin un bureau. C’est le réceptacle des rêves et des cauchemars que va vivre Cornélia (Hélène Cinque) en mal d’idées et qui cherche l’inspiration pour un nouveau spectacle. Comédiens et spectateurs sont face à une mise en abime du théâtre dans le théâtre. Mais quelles idées trouver quand le monde coure à sa perte et que le terrorisme se déplace de la Syrie au cœur de la France ? Quand l’horreur nous envahit et que le doute s’installe ? De ces questionnements est né l’essence du processus d’élaboration de la pièce à la suite des attentats de 13 novembre 2015 et d’une résidence de la troupe à Pondichéry.

« A cette époque-là, nous étions traversés par de nombreuses émotions qui nous empêchaient d’avoir des idées claires. Nous avons travaillé jour après jour sur ce qu’est le doute dans la création. Sur le fait de chercher et de ne pas trouver. » Précise Shaghayegh Beheshti qui tient le rôle de Cassandre et de Ponnourouvi, l’épouse de Karna Drapaudi dans un extrait du Mahabharata joué dans sa version Terukkuttu, théâtre populaire tamoulle.

La nuit venue, Cornélia essaie de dormir en espérant que le sommeil lui apportera une vision, un déclic pour monter le spectacle. Mais des cauchemars l’assaillent et surgissent des apparitions. Terroristes de Daech, membres extrémistes du Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou, personnages terrifiants du Mahabharata. Dans cette galerie de masques, William Shakespeare et Anton Tchekov, viennent apporter leurs conseils avisés.

« Ils viennent comme des muses. Ils viennent parce qu’il y a un désespoir dans la troupe et que nous ne savons plus comment et quoi raconter. » Assure Shaghayegh Beheshti.

Ces maîtres du théâtre, qui ont inspiré le Théâtre du Soleil, font partie du panthéon d’Ariane Mnouchkine.

Dans la pièce, tragédie et farce se confrontent. Une chambre en Inde est un cirque. On passe de la sidération au grotesque. Des kamikazes de Daech marchandent le nombre de vierges auxquels ils auraient droit au paradis en se faisant exploser. L’un deux en voudrait en voudrait 75. Après négociation, il en aura 72 comme tous les houris, les bienheureux de la foi musulmane.

Sur scène, la politique théâtrale est aussi jugée. Dans l’éventail des personnages, il y a celui du censeur cynique du Ministère de la Culture à qui il faut rendre des comptes. A quoi sert l’Art ? A-t-il une utilité publique dans la société actuelle qui part en lambeaux ?

Mais le théâtre se joue des censeurs de tous poils. Enarque d’un ministère ou talibans qui veulent harnacher les corps et les âmes pour suivre les préceptes détournés du Coran, l’humanisme l’emporte. Dans la scène finale, cet humanisme est symbolisé par le personnage du Dictateur de Charlie Chaplin qui dans un discours enflammé harangue comédiens sur scène et spectateurs dans la salle.

« Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas lui donner le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Chacun de nous a sa place, et notre terre, bien assez riche, peut nourrir tous les êtres humains. Nous pouvons tous avoir une vie belle et libre, mais nous l’avons oublié… »

Une chambre en Inde est un spectacle sombre mais Charlie Chaplin tel un phare explique à chacun qu’il faut garder l’espoir.

La pièce est chargée de sens et de symboles dans lequel se confronte sur scène des comédiens de 25 nationalités. C’est un monde sur scène.

Une chambre en Inde. Création collective du Théâtre du Soleil, dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre ; en harmonie avec Hélène Cixous
Cartoucherie de Vincennes – Paris 12ème.
Jusqu’au 20 mai 2018
Durée : 3h45 entracte inclus
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La Caméra d’Or à Montreuil

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(Antony Chen au Cinéma Méliès de Montreuil © Jean-Claude Djian)

Le singapourien Antony Chen,  qui a reçu la Caméra d’Or au dernier Festival de Cannes, présentait le 3 septembre dernier, en avant première, son film Ilo Ilo au cinéma le Méliès à Montreuil. A 29 ans, il est le plus jeune cinéaste à recevoir cette haute distinction.

 

17-anthony-chen-et-agnes-varda-26406Agnes Varda, présidente du Jury de la Caméra d’or avec Antony Chen

La Caméra d’Or un sacré prix

Rappelons que la Caméra d’Or consacre chaque année le meilleur premier film issu de la Sélection officielle, de la Semaine de la Critique et de la Quinzaine des Réalisateurs. Cette année, ils étaient 23 à concourir pour cette récompense qui a étéremise lors de la soirée de clôture le dimanche 26 mai. La Présidente du Jury de la Caméra d’Or était Agnès Varda. Antony Chen a remporté ce prix à l’unanimité

La formation passe par la pratique du court métrage

Antony Chen est rentré à 17 ans à l’école de cinéma de Singapour et a terminé ses études à la National Film and Television School, au Royaume-Uni (équivalent de La Femis à Paris) en 2010. C’est là qu’il rencontre Benoit Solé, un français qui va devenir son Chef opérateur. Pour le futur cinéaste, l’important est de mettre en pratique la technique acquise en cours.

C’est avec l’expérience que j’ai acquise en réalisant une dizaine de courts métrages que j’ai pu me lancer dans l’écriture et la réalisation d’Ilo Ilo.

Ilo Ilo se déroule à Singapour en 1997, en pleine crise économique et financière qui a touché la grande majorité des pays du Sud Est Asiatique. Dans la famille du Jeune Jiale, enfant turbulent les rapports familiaux sont tendus. La mère va décider d’engager une nounou philippine, Térésa, pour s’occuper de son fils.

Antony Chen filme de façon intimiste cette famille dont les moyens financiers se dégradent. Le père se retrouve au chômage et la mère passe sont temps, dans son entreprise, à taper des lettres de licenciement. Térésa va faire des extras dans un salon de coiffure. Même le jeune Jiale essaye de trouver une martingale pour gagner au Loto. Le besoin d’argent est partout.

Cette crise  incidieuse, qui s’insinue au jour le jour, Antony Chen l’évoque dans une interview qu’il m’a accordé.

Dans Ilo Ilo, on retrouve l’apprêtée délicate et à fleur de peau du cinéma social britannique d’un Ken Loach.

Mon conseil : Allez voir Ilo Ilo. Plongez dans la vie intime de la famille du jeune Jiale. Découvrez ce que pouvez être la crise à Singapour en 1997. Vous ne le regretterez pas, cela vaut son pesant de Caméra d’Or.